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Description

Émilie Mariat-Roy, chercheure du Muséum national d'Histoire naturelle, s'intéresse dans cette vidéo aux modes d'appropriation des espaces maritimes. Elle apporte tout d'abord des éléments méthodologiques clés pour l'étude anthropologique des imaginaires maritimes. Puis elle présente 4 études de cas, dans des contextes géographiques et culturels très différents.

État

  • Labellisé

Langues

  • Français

Licence Creative Commons

  • Partage des conditions à l'identique
  • Pas d'utilisation commerciale
  • Pas de modification

Nature pédagogique

  • Cours

Niveau

  • Bac+5

Thèmes

  • Institutions, acteurs, sociétés et territoires

Types

  • Grain audiovisuel

Mots-clés

océananthropologiehistoirepopulation
Approche économique des problématiques maritimes
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Se confronter aux pollutions marines
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Étudier les pêches du passé pour éclairer les pratiques d’une pêche durable contemporaine ?
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La représentation des risques par les populations littorales. Un regard psychosocial
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Entre risques et aménités, les problématiques d’inégalités et de justice environnementales en zones littorales
Entre risques et aménités, les problématiques d’inégalités et de justice environnementales en zones…
Droit des pollutions marines et planification spatiale marine
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Comment rendre Les Aires Marines Protégées acceptables et efficaces ?
Comment rendre Les Aires Marines Protégées acceptables et efficaces ?

Contributeurs

Émilie Mariat-Roy

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Émilie Mariat-Roy, Chercheure du Muséum national d'Histoire naturelle

L'imaginaire, c'est le sujet tentaculaire par excellence. D'ailleurs, l'imaginaire ne se présente pas d'emblée à l'anthropologue. C'est la raison pour laquelle nous aborderons ce thème sous l'angle du rapport à l'élément marin, et plus précisément sous l'angle des modes d'appropriation des espaces maritimes, qui sont l'une des conditions premières de l'activité de pêche.

L'imaginaire de la mer d'un marin ne sera jamais celui d'un terrien, et inversement. Il dépendra bien sûr, pour les marins, du cadre de leur activité professionnelle. Il dépendra, pour les terriens, d'autres cadres d'activité. Tous, marins et terriens, par contre, seront exposés, les uns et les autres, aux discours sur la mer quant à son état, quant à son avenir.

Avec quatre façades maritimes en zone métropolitaine, autant vous dire que le rapport à la mer, il peut être multiple, et qu'il existe quand même des populations particulièrement bien familiarisées avec ce milieu. "Les marins", ça veut dire beaucoup de choses. Et, en même temps, les marins, ce sont trois grandes marines, c'est la pêche, c'est le commerce, c'est la marine militaire. Donc, pour cette présentation, je vous propose de vous présenter tout d'abord quelques clés d'étude méthodologique caractéristiques de l'anthropologie maritime. Puis, ensuite, j'illustrerai, avec quatre exemples ethnographiques, cette diversité des rapports à la mer, caractérisés par leur dimension plurielle.

L'anthropologie maritime s'intéressera à la pêche dans sa dimension systémique. Autant elle s'intéressera à la pêche, autant elle s'intéressera aussi à tout ce qui a trait à la transformation, à la valorisation, à la conservation et à la vente du poisson. Bref, à tout ce qui a trait au marché halieutique, qui est bien souvent un grand absent des débats sur la surpêche. L'anthropologie maritime considère aussi que la pêche est un fait social total, caractérisé par ses composantes justement politiques, sociales, économiques et symboliques. Et cette dimension est très intéressante, nous le verrons. L'appropriation sociale et technique des espaces maritimes dans le cadre des activités de pêche ne va jamais sans appropriation symbolique. Il est important aussi de bien suivre les cadres réglementaire et institutionnel qui régissent l'exercice de la pêche là où elle va être étudiée. Les conditions de travail, bien sûr, sont un paramètre très important à prendre en considération. Imaginez-vous bien qu'on n'a pas le même rapport à la mer selon que l'on va travailler à la pêche côtière à la journée, en mer Méditerranée, ou que l'on va embarquer, pendant plusieurs semaines, en mer de Barents, à bord d'un chalutier-usine. L'observation étant au cœur de la pratique de l'anthropologie maritime, les anthropologues qui s'intéresseront aux sociétés de marins pêcheurs s'efforceront toujours de croiser des pratiques avec des discours afin de les confronter les uns aux autres.

La mer est un environnement, par nature, changeant. C'est le lieu de l'aléa, notamment lié au réchauffement climatique, c'est le lieu de l'imprévisible. À l'heure actuelle, la mer fait l'objet d'investissements multiples, avec une multiplication et une intensification des activités qui se développent sur cette surface et dans ces profondeurs. Et tous ces développements et toutes ces nouvelles situations vont créer et vont bouleverser aussi le rapport des pêcheurs à leur environnement. Enfin, prétendre connaître la pêche, c'est a minima toujours connaître parfaitement une société pour pouvoir la comprendre dans tous ses tenants et aboutissants et pouvoir la comparer avec d'autres sociétés. Et donc, la production de ce savoir scientifique de l'anthropologie maritime exige une immersion de longue haleine doublée d'une compétence linguistique. Pour finir, l'anthropologie maritime est un domaine d'étude qui s'est développé dans le champ de l'anthropologie sociale dans les années 1960, et qui a, depuis ses débuts, porté une attention particulière aux conditions environnementales de développement de l'activité de pêche et qui s'est aussi particulièrement intéressé aux femmes, qui jouent un rôle stratégique dans l'organisation de la production halieutique. 

Maintenant, je vais vous présenter quatre exemples ethnographiques.

Le premier exemple portera sur les travaux d'Aliette Geistdoerfer, anthropologue maritime et fondatrice de l'anthropologie maritime en France. Aliette Geistdoerfer a comparé les sociétés de marins pêcheurs des îles de la Madeleine avec celles de Saint-Pierre. Et ce qui est particulièrement intéressant, c'est qu'elle va nous montrer qu'autant pour les Saint-Pierrais, le doris est un élément d'identité particulièrement précieux, au point où les Saint-Pierrais ont, pendant très longtemps, voulu continuer à pêcher à bord de doris, au-delà même de la simple dimension économique et de l'importance économique de cette embarcation. D'un autre côté, on a les pêcheurs madelinots, donc des îles de la Madeleine, à Québec, qui vivent tout près, et pour qui, au contraire, c'est le casier à homards qui sera l'emblème d'une identité professionnelle.

Mon deuxième exemple, maintenant, portera sur les pêches en Birmanie, à travers les travaux de Maxime Boutry dans l'archipel des Mergui. 

Là, ce qui est intéressant, c'est qu'on a affaire, dans ses travaux, à une évolution tout à fait récente de l'activité de pêche dans ce pays, selon une injonction étatique. Et ce qui s'est passé, c'est que des populations qui vivaient autrefois de la riziculture et des eaux douces se sont tournées, par injonction étatique, vers l'activité de pêche et ont dû développer, finalement, toute une organisation technique, sociale et symbolique pour s'approprier ce nouveau milieu. C'est la raison pour laquelle Maxime Boutry a parlé de révolution symbolique. Et finalement, ce qui est intéressant, c'est que le bateau matérialisera véritablement l'appropriation de ce nouveau milieu, qui était autrefois perçu comme un milieu incertain, comme un lieu d'obstacles. Et ce qui est intéressant aussi, c'est tout le travail de composition mythique que cette nouveauté a impulsé. Et, justement, la figure de Ma' Shimna', qui est une figure spirituelle féminine, qui était autrefois fluviale, est devenue aujourd'hui une figure marine.

Troisième et avant-dernier exemple, cette fois-ci au Brésil, à Vila Sucuriju, avec les travaux de Carlos Sautchuk. 

Carlos Sautchuk a comparé et fait contraster, finalement, deux types de population. Une population qui a un rapport particulier au milieu aquatique en eau douce, qui pratique la pêche en milieu lacustre, et, d'autre part, des pêcheurs qui travaillent en milieu maritime, qui sont des "pescadores". Deux milieux naturels très différents et, on va le voir, deux identités tout à fait différentes et singulières. Dans le premier cas, dans les pêches lacustres, on va avoir des pêcheurs professionnels qui travaillent au harpon et qui vont avoir une relation particulière de connivence avec le pirarucu, qui est le poisson qui est convoité. Et va s'établir une véritable relation d'échange avec cet animal, dans un monde véritablement investi par le surnaturel. 

D'un autre côté, on va avoir la pêche maritime qui, telle qu'elle est pratiquée, va mettre les pêcheurs face à un monde moins investi, au plan du surnaturel, mais, par contre, va nous montrer que le pêcheur doit s'adapter à cet environnement particulièrement pénible et que ce qui va faire véritablement son identité et sa légitimité, ce sera son adaptation et la manière dont il va se fondre dans le système pêche, dans le système bateau, avec, justement, le moteur, le flux des marées et les autres engins de pêche qui sont à bord. Donc on va avoir, finalement, deux modes d'apprentissage de l'élément aquatique. D'un côté, l'élément lacustre et, de l'autre, l'élément marin, et deux développements d'identité culturelle tout à fait spécifiques, sur la base d'un même village.

Pour terminer, je parlerai maintenant d'Islande, où là, le rapport à la mer est, d'une autre manière, tout à fait ambivalent. Les Islandais sont, historiquement, des populations de paysans, d'anciens propriétaires terriens, et dont les activités sont particulièrement des activités terrestres, avec une activité de pêche qui n'a jamais été véritablement autonome et qui, à grande échelle, à l'échelle de pêches commerciales, a toujours été pratiquée par des flotilles et des navigateurs étrangers, anglais, danois, norvégiens, allemands aussi. Et les Islandais, c'est seulement au XIXe siècle et au XXe siècle qu'ils se sont spécialisés dans l'activité de production halieutique. Ce qui est intéressant, c'est qu'après leur indépendance, les Islandais vont, à partir de 1944, conquérir et chercher à conquérir un espace maritime beaucoup plus vaste, qui deviendra leur zone économique exclusive. Au cœur de cette grande conquête maritime, le cabillaud va jouer un rôle très important. Et ce qui est tout à fait remarquable, c'est que le cabillaud, pour les Islandais, il est devenu une monnaie d'échange. Et donc, on voit que sur la couronne islandaise, le cabillaud, c'est la couronne islandaise. C'est vraiment une unité d'échange et d'échange marchand. Au contraire, on a des poissons qui sont consommés par les Islandais, notamment l'aiglefin, qui est consommé au quotidien, et le flétan noir, qui est consommé, lui, lors de grandes occasions, qui sont donc des espèces qui seront catégorisées tout à fait différemment.

Je terminerai donc en quatre points.
    Il est tout d'abord essentiel, face à ce foisonnement, même si la tentation peut être très grande, de ne pas essentialiser un type de rapport à la mer, qu'il soit positif ou négatif, car nous avons vu que les sociétés faisaient face à de très nombreux aléas. Il ne faut pas non plus généraliser les espaces et les espèces.

    Deuxièmement, nous avons vu que le rapport à la mer était le fruit d'un processus historique et social qui était caractérisé par sa dynamique.

    Troisièmement, nous avons vu que l'imaginaire était, par excellence, le lieu de l'inachevé et de l'inachèvement.

    Pour terminer, je dirais qu'il est essentiel de situer et de contextualiser la recherche à chaque fois, car l'océan, objet de très nombreuses investigations, objet de réglementations internationales, nationales, régionales, est unique et vaste, nous le savons tous, mais est, par contre, et ça, nous le savons maintenant, très variablement investi, aux plans social, politique et symbolique, par les sociétés.