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Description

Christophe Degueurce, directeur de l’École nationale vétérinaire d'Alfort, s'intéresse dans cette vidéo à l'approche "Une seule santé", ou "One Health" qui invite à considérer ensemble la santé humaine, la santé animale et la santé de l'environnement. Il montre que cette approche, loin d'être une nouveauté, a longtemps prévalu dans l'histoire des sciences, mais  qu'elle s'est estompée au fur et à mesure de l'hyperspécialisation des disciplines. Il en appelle aujourd'hui à un plus grand dialogue entre spécialités.

État

  • Labellisé

Langues

  • Français

Licence Creative Commons

  • Partage des conditions à l'identique
  • Pas d'utilisation commerciale
  • Pas de modification

Nature pédagogique

  • Cours

Niveau

  • Bac+4
  • Bac+5

Objectifs de Développement Durable

  • 3. Bonne santé et bien-être

Thèmes

  • Environnement - Santé

Types

  • Grain audiovisuel

Mots-clés

healthsantéhistoire
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Contributeurs

Christophe Degueurce

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Christophe Degueurce, Directeur de l’École nationale vétérinaire d'Alfort

Aujourd'hui, on parle beaucoup de santé globale. On dit en anglais "one health" : une seule santé. Santé humaine, santé animale, santé environnementale, ce qui comprend les végétaux.

La question c'est de savoir si c'est vraiment nouveau.

Existe-t-il un vrai concept "one health", novateur, ou cette idée prend-elle ses racines plus profondément ? On va essayer de répondre à ces deux questions, l'origine, et ensuite pourquoi, finalement, on en est arrivé à potentiellement remobiliser un concept ancien.

D'abord, la première certitude qu'on peut avoir est que c'est presque aussi vieux que l'humanité. Les cultures humaines ont l'habitude de penser du point de vue de l'analogie : elles mettent en relation les choses entre elles, des choses très différentes. Un exemple type, c'est le rouge et le cœur, le feu et la colère, toutes ces choses-là. Et finalement, l'humanité a pris l'habitude, historiquement, de raisonner par analogie, et même de placer de la logique dedans, d'enchaîner des faits. Un exemple extrêmement marqué est l'histoire de la médecine vétérinaire.

Pour évoquer ce concept "one health" et les idées anciennes, il faut revenir aux fondamentaux, mobiliser les noms des praticiens, des grands théoriciens de l'Antiquité, par exemple Hippocrate, Aristote, ou encore Galien. Ces gens-là pensaient le monde complètement différemment, et ils ont eu une influence majeure sur notre société. À la Renaissance, au siècle de l'humanisme, ils ont été les mentors, les maîtres à penser, des révolutions scientifiques et culturelles qui ont marqué cette époque. Comment voyaient-ils les corps ? Pour eux, chaque corps était composé d'éléments : ce sont, disaient-ils, des atomes d'essence, des particules d'environnement, de l'air, de l'eau, du feu, de la terre.

Et ces éléments qui constituaient les corps, quels qu'ils soient, vivants et non vivants, avaient des qualités : ils étaient chauds ou froids, ils étaient secs ou humides. Et ces qualités, lorsqu'on les assemblait, formaient des composés que l'on appelait des humeurs. Par exemple, typiquement, le feu, c'est assez logique, était chaud et sec. Donc quand on assemblait ces éléments, on formait quatre humeurs.

Et ces humeurs sont restées dans notre parole quotidienne. Par exemple, on connaissait le sang, on connaissait la bile, qu'on appelait la colère, et vous connaissez ce terme : il est de tempérament bilieux, de tempérament colérique. Ou alors on pouvait être atrabilaire, ou mélancolique, c'est des synonymes. On pouvait être pituiteux, ou flegmatique, donc vous voyez que ces termes de flegme, de mélancolie, de colère, sont restés, ou de feu, de sanguin, pardon, sont restés dans nos expressions classiques. Et donc finalement, on parle aujourd'hui encore, c'est une réminiscence de la plus haute Antiquité, de tempérament bilieux, de tempérament mélancolique.

Alors typiquement, les anciens, à la Renaissance, mais durant l'Antiquité également, pensaient l'homme en fonction de cette prédisposition. Un homme flegmatique avait une face blanche, des cheveux décolorés, un corps adipeux, mou. Évidemment, cet homme, qui tenait du flegme, c'est-à-dire du froid et de l'humide, était marqué du point de vue de la pathologie par une tendance à avoir des œdèmes et des tumeurs.

Mais chez les animaux, c'était pareil. Le cheval pouvait être flegmatique : il était gris laiteux, comme l'homme était blond et pâle de peau. Il était gras et sans entrain, c'était un cheval qu'on ne voulait pas acquérir. En somme, les hommes et les animaux étaient de même nature.

Avec une différence quand même : au XVIe siècle, qui était un siècle croyant, un siècle chrétien, l'homme était fait à l'image de Dieu, donc il était forcément d'un accomplissement supérieur aux animaux. Je reprends ici cette phrase d'Ambroise Paré : "L'homme tout seul a en soi tout ce qui peut être excellent entre tous les autres animaux", les autres animaux, donc l'homme est dans les animaux, "et plus parfait que nul d'eux, puisqu'il a été fait à l'image de Dieu son créateur".

Alors on peut se poser la question : est-ce que les plantes également étaient douées de ces qualités, est-ce qu'elles étaient faites des mêmes composés que les animaux ?

Et la réponse est oui : on avait des plantes flegmatiques, typiquement toutes les plantes qui contenaient de l'eau, les pêches, les champignons comestibles, qui rendaient beaucoup d'eau, les melons, le concombre... Tout ça relevait du flegme.

Il est évident qu'un homme flegmatique ne devait surtout pas consommer des aliments qui allaient renforcer cette complexion. On peut, juste pour frapper les esprits, opposer ça par exemple au tempérament de feu, typiquement à l'ail et au poivre, qui brûlent.

Donc l'homme, les animaux, ou les animaux non humains, les plantes, étaient vus selon une seule vision : ils étaient faits de particules d'environnement. Et il y avait donc une interdépendance de tous les corps vivants avec l'environnement. En gros, on disait cette phrase, qui était très classique : le macrocosme, c'est-à-dire l'univers, interagit avec le microcosme, c'est-à-dire l'individu. Ce que je veux vous dire, c'était que tout était lié, et que ces choses avaient des résonnances dans la vie quotidienne des gens.

Par exemple, si on prend le grand architecte-ingénieur Vitruve, qui a publié "De architectura" juste au tournant de notre ère, et bien il utilisait les animaux pour les placer sur des pâtures. S'ils ne tombaient pas malades, alors le site était propice à la construction d'une ville, ou d'un camp militaire, et donc on utilisait cette idée que tout était dans tout.

Finalement, ce qui a marqué une rupture forte, c'est le développement des sciences, des approches scientifiques. La découverte de l'anatomie, pourtant, s'est faite en grande partie chez les animaux, pour Vésale. La découverte de la physiologie, avec Albrecht von Haller, avec tous les grands physiologistes du XVIIIe puis du XIXe siècles, la physiologie expérimentale de Claude Bernard, de François Magendie, les travaux de Pasteur, chimiste, associé à Émile Roux, médecin, et à Edmond Nocard, vétérinaire, témoignent de cette coalescence des savoirs et de l'idée qu'on se faisait du monde vivant.

Finalement, ce que j'ai voulu vous dire, c'est que ce concept "one health" est tout sauf nouveau. Finalement, pourquoi en est-on arrivé à s'interroger, à le pousser du point de vue de la communication et de la politique ? Il y a plein d'hypothèses, mais la plus vraisemblable est qu'autrefois, au siècle d'Érasme, un homme pouvait emporter à peu près toutes les connaissances de son temps : il pouvait être naturaliste, philologue, philosophe, théologien. Aujourd'hui ce n'est plus possible, et finalement, l'hyperspécialité, liée à la profondeur des connaissances, a fabriqué des fonctionnements en silo : tel spécialiste approfondit énormément telle notion. Et finalement, ces spécialistes, l'enjeu, c'est de les faire parler non pas entre eux, ça c'est une tendance naturelle, mais de faire parler les spécialités entre elles. Et le concept "one health", c'est simplement dire tout est dans tout, comme on le sait depuis la plus haute Antiquité, et il faut que les gens se parlent.