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Description

Dans cette vidéo, Catherine Larrère, Professeur à l'Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, discute de la distinction qui peut être faite entre deux conceptions très différentes de la protection de la nature : la préservation et la conservation. Pour ce faire, elle s'appuie sur les oeuvres de John Muir et de Gifford Pinchot.

État

  • Labellisé

Langues

  • Français

Mentions Licence

  • Philosophie

Types

  • Grain audiovisuel
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Contributeurs

Catherine Larrere

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Catherine LARRERE, Professeur – Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne 

Protéger la nature, en mettant des espaces naturels à l'abri des interventions humaines, à l'abri du développement industriel, c'est un souci qui apparaît en Europe du Nord et en Amérique du Nord dans la deuxième moitié du XIXe siècle et qui depuis s’est généralisé au monde entier.

Il y a un vaste réseau de parcs naturels, tout à travers le monde, qui sont pris en charge par les autorités locales mais aussi par tout un réseau d'associations gouvernementales et non-gouvernementales dont la plus connue est l’UICN, l'Union Internationale de Conservation de la Nature.

Mais s’il y a comme ça une unité mondiale sur la protection de la nature, il y a cependant au moins deux conceptions très différentes de la protection de la nature et comme ces deux conceptions sont apparues aux États-Unis dans la deuxième moitié du XIXe siècle, il est bon d'y revenir pour comprendre en quoi elles consistent et ce qu'elles impliquent.

On va prendre deux personnages qui sont emblématiques de ces deux conceptions :

•    Le premier, John MUIR, est un Écossais, arrivé aux États-Unis dans la deuxième moitié du XIXe siècle alors qu'il est enfant, élevé dans une atmosphère très religieuse et qui, en devenant adulte, va se prendre de passion pour la nature sauvage américaine dont il va faire découvrir les aspects - pas forcément les plus attirants -, au public américain. 

    En particulier, il va être le chantre des Everglades, ces marais de Floride qu'il parcourt en risquant sa vie, être dévoré par un crocodile ou être piqué par un serpent et il devient ainsi le défenseur de ce qu'il appelle la wilderness, enfin ce qu'il appelle… ce que les Américains et les anglophones appellent à la wilderness, une nature sauvage non touchée qu’il veut protéger.

    Il a donc pour la nature une admiration religieuse, métaphysique, philosophique, il l’aime en elle-même.

•    L’autre personnage, qui est un peu plus jeune que lui, il y a une génération de différence mais ils vont se rencontrer, c'est Gifford PINCHOT. 

    Lui, c'est un homme riche, d'une famille riche, qui s'est enrichie dans la vente de bois, ce sont des marchands de bois et ces marchands de bois qui ont un hôtel particulier à New York ont envoyé le petit-fils de la famille, Gifford, faire ses études en Europe, en France et en Allemagne où il fait des études de foresterie.

    À son retour aux États-Unis, on lui fait rencontrer John MUIR qui est connu et les deux hommes s'apprécient, ils aiment tous les deux la forêt. Ils font des grandes marches en forêt, ils admirent la forêt et tous les deux s'opposent - à ce que faisaient par exemple les grands-parents de Gifford PINCHOT -, à ce qu'on fasse des coupes à blanc, que l'on détruise la forêt pour construire l'Amérique qui est en train de se faire.

Et s’ils sont donc unis par un amour commun de la nature sauvage dont le modèle exemplaire est la forêt, ils ont quand même deux conceptions très différentes de la raison pour laquelle on peut protéger la forêt et la nature sauvage, la wilderness.

•    Pour John MUIR, ce sont des raisons métaphysiques, religieuses.

    Il a une comparaison éclairante à un moment où il lutte contre un barrage qu'on cherche à implanter au-dessus de San Francisco et donc qui aurait recouvert d'eau des zones protégées, il dit : faire ça, ce serait comme transformer une cathédrale en silo à blé. 

    Donc, il veut qu'on protège la nature pour la nature, sans que l’homme y soit présent.

•    PINCHOT lui, il a une conception utilitariste dans tous les sens du terme, y compris morale, une conception d'efficacité.

    Il ne veut pas qu'on détruise la forêt mais pourquoi ne veut-il pas qu'on la détruise ? C'est parce qu'il veut qu'il y ait encore de la forêt pour les générations à venir et c'est pour ça qu'on l'a envoyé faire ses études en Europe, parce que les Européens, ça fait au moins depuis, en France depuis le XVIIe siècle, qu’ils sont confrontés à la disparition des forêts et qu'ils ont pris des mesures pour faire en sorte qu'une plantation à visée d'arbres (c'est ça la forêt historique), permette de conserver l'usage de la forêt.

    Donc, PINCHOT, lui, il se réclame non pas de la valeur métaphysique de la nature mais de son wise use, de son usage raisonnable, avisé.

Donc autour de là va se faire, l'opposition entre deux conceptions, les deux conceptions différentes de la protection :

•    Celle de John MUIR qui est celle de la preservation, préservation.

    Il s'agit de maintenir une nature sauvage, à l'écart des actions humaines, en faisant que l'homme y aille le moins possible, tout au plus en la visitant de temps en temps mais laisser la nature à elle-même.

•    Pour PINCHOT au contraire, l'idée c'est d’assurer du bois pour les générations futures et donc d'avoir des arbres qui aient le temps de pousser et PINCHOT, reprenant la formule de la morale utilitariste qui est « le plus grand bonheur du plus grand nombre », y ajoute pour la plus longue durée possible et PINCHOT est quelqu'un qui va fortement insister en disant : ce qui est important dans le mot de conservation, de conservation, c'est qu'il signifie le développement. 

    De ce point de vue-là, on peut dire que PINCHOT est un des premiers à formuler l'exigence de développement durable comme mise à la disposition des ressources naturelles pour les générations futures.

Alors, est-ce que ça veut dire qu'il faut opposer protection de la nature (preservation) et développement durable (conservation) et que donc se rallier au développement durable c’est renoncer à la protection de la nature ?

    Ça dépend essentiellement de l'idée scientifique, du modèle scientifique que l'on a de la protection de la nature.

    Tant qu’on s'en tient et c'était l'idée dominante à l'époque de MUIR et ça reste - alors même que l'écologie se développe -, ça reste l’idée dominante jusqu'à disons au dernier tiers du XXe, tant qu'on en reste – et c’est encore une idée très forte -, à l’idée  des équilibres de la nature, on pense que la nature n'atteint vraiment son plein équilibre que quand l'homme en est absent.

C'est justement cette idée des équilibres de la nature qui a été remise en cause dans le dernier tiers du XXe siècle par le développement de ce que l'on a appelé l'écologie des perturbations et surtout d'une écologie historique qui a pris en compte le long terme et prendre en compte le long terme c’est montrer des transformations et c'est montrer que dans ces transformations, les hommes peuvent jouer leur rôle sans être nécessairement destructeurs.

    Alors, la grande référence, c'est la forêt amazonienne qui peut apparaître comme la wilderness par excellence, or elle ne l'est pas. 

    On a des écologues qui ont mis en évidence la contribution, on peut dire que c'est une co-évolution, entre les populations autochtones de l'Amazone et ce qu’est l’Amazone maintenant. 

    Donc il n'y a pas de raison de chasser les populations pour maintenir, préserver, protéger plutôt la nature, on peut faire les deux à la fois et d'autant plus qu’un autre concept est venu s'ajouter qui est celui de biodiversité ou de diversité biologique et qui montre qu'il n'y a pas nécessairement opposition entre intervention humaine et diversité biologique, que certaines activités humaines peuvent non pas détruire la biodiversité (ce que peuvent beaucoup d'activités) mais peuvent la renforcer.

    On donne souvent l'image du bocage, comme le bocage normand, co-construction connue, et où la biodiversité est à son maximum. 

    Donc on a quelque chose qui n'est ni vraiment naturel ni vraiment artificiel, qui est une co-action entre l'homme et son environnement et où il y a une diversité biologique plus importante que s'il n'y avait aucune intervention humaine dans la nature.

L'important de cette conception, c'est que non seulement on n'oppose pas protection de la nature et développement mais qu’en plus, on peut intégrer d'autres conceptions de la nature que la conception occidentale, qu'on n'est pas obligés d'en rester à la vision très occidentale d'une nature séparée de l'humanité et en ce sens, on peut protéger la nature sans s'opposer à des formes de développement respectueuses de la nature.