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Description

Sarah Marniesse et Jeanne Henin, de l'Agence Française de Développement (AFD), discutent dans cette vidéo des raisons pour lesquelles, malgré les connaissances scientifiques, les comportements évoluent lentement. Puis elles mettent en évidence plusieurs pistes d'action pour former autrement à l'écologie et mettre en action les personnes dans toutes les sphères socio-économiques.

État

  • Labellisé

Langues

  • Français

Licence Creative Commons

  • Pas d'utilisation commerciale
  • Pas de modification
  • Paternité

Mentions Licence

  • Psychologie
  • Sciences de l'éducation

Nature pédagogique

  • Cours

Niveau

  • Bac+2
  • Bac+3

Objectifs de Développement Durable

  • 15. Vie terrestre
  • 4. Education de qualité

Thèmes

  • Ecosystèmes et biodiversité
  • Education à l'environnement et au développement durable

Types

  • Grain audiovisuel

Mots-clés

éducation à l'environnement et au développement durableécologiesociologieactions d'éducation environnementalebiodiversité
Savoirs locaux, femmes et biodiversité dans les Mascareignes
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Changements et biodiversité chez les autochtones des forêts d'Afrique centrale
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Peuples autochtones et communautés locales en prise avec le changement
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Sociétés arctiques et subarctiques : adaptation et savoirs autochtones
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Les feux anthropiques, anciennes pratiques et nouveaux services
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Changement climatique et cognition humaine
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Contributeurs

Sarah Marniesse

AFD - Agence française de développement

Jeanne Henin

AFD - Agence française de développement

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Sarah Marniesse et Jeanne Henin Agence Française de Développement (AFD)

L'effondrement du vivant est une réalité. Du rythme inédit de disparition des espèces au risque de point de bascule, la situation est catastrophique. On sait, mais on ne fait rien. Nous avons les données scientifiques qui illustrent ce phénomène. Les articles de presse nous alarment, les unes du Monde, par exemple, qui titrent :"il sera bientôt trop tard" ou "pourquoi les oiseaux disparaissent". On ne fait rien, ou si, on fait l'autruche, comme l'explique Georges Marshall dans un ouvrage récent.

On ne croit pas ce que l'on sait ou on ne veut pas croire ce que l'on sait. C'est un constat vieux comme le monde. Les philosophes antiques s'interrogeaient déjà sur l'acrasie. Ce phénomène qui nous amène à agir contre notre jugement. Socrate, dans le Protagoras, s'interroge : comment est-il possible à la fois de juger que A est la meilleure action à faire et de faire cependant autre chose que A ? Comment est-il possible d'agir à l'encontre de notre raison ? On comprend de mieux en mieux les raisons de ce phénomène. La psychologie sociale ou la psychologie de la conservation, plus récemment, ont essayé d'analyser les raisons qui nous poussent à agir contre la nature.

Un modèle mis au point par Paul Stern en 2000 a identifié quatre facteurs déterminants des comportements à l'égard de la nature. D'abord, ce que je suis au moment où je décide : mes croyances, mes savoirs, mes valeurs. Puis les facteurs extérieurs, ce qui m'influence dans la société : les incitations, les normes sociales. Ce qui me limite : mes capacités et ma confiance en moi. Et puis ce qui régit de manière inconsciente, routinière : mes comportements. On le voit dans ce modèle, le savoir tient une petite place. Il faut s'intéresser aux croyances, aux facteurs extérieurs, aux facteurs inconscients, pour arriver à comprendre comment on agit face à la nature.

Les croyances, dans un premier temps. L'être humain a construit son rapport à la nature de manière naturaliste, comme l'explique Philippe Descola. L'homme est séparé de la nature, l'homme est au centre du monde, de l'univers, comme le montre l'allégorie de Léonard de Vinci, l'Homme de Vitruve. L'homme est maître et possesseur de la nature, comme le rappelle et insiste Descartes. Cette pensée moderne, cartésienne, a des conséquences fondamentales sur la nature. L'homme exploite la nature à ses propres fins, on le comprend. Cette croyance a une incidence majeure sur l'exploitation des ressources et sur la manière dont l'homme se comporte dans un environnement naturel. On passe rapidement sur les facteurs extérieurs : les incitations, les normes sociales qui sont assez faciles à comprendre. Dans une société de consommation, on est fortement soumis à des incitations, les lobbies sont très présents. On nous pousse à consommer et on est évidemment sensibles à la pression du groupe, qui nous pousse à aller dans cette direction. On sera d'autant plus sensibles à ces incitations extérieures qu'on sera prisonnier de valeurs, de croyances qui nous incitent à aller dans ce sens.

Dernier facteur sur lequel il faut s'arrêter : les habitudes, les routines, les biais cognitifs. Le concept de biais cognitif est né en 1970 quand deux économistes, dont Daniel Kahneman, qui deviendra plus tard prix Nobel, se sont intéressés à la prise de décisions d'investisseurs supposés homo economicus, parfaitement rationnels. Pourquoi ces investisseurs continuent à investir dans des projets voués à l'échec ? Pourquoi ils prenaient ces décisions irrationnelles ? Parce qu'ils se focalisaient sur l'investissement déjà réalisé, et non sur le résultat possible d'échec. C'est un biais cognitif, c'est un mécanisme cérébral inconscient, illogique qui, dans un contexte où l'information est très importante, nous permet d'aller vite, mais nous fait faire des erreurs.

Dans un monde où l'information est simple, dans le monde sauvage, par exemple, un biais cognitif a été très précieux. Il aidait à se sauver face à des bêtes sauvages. Dans un monde où l'information est massive et où la complexité est omniprésente, un biais cognitif nous fait faire des bêtises. On peut citer par exemple un biais de confirmation, qui nous amène à toujours nous focaliser sur les informations qui nous conviennent, qui conviennent à nos valeurs, à nos représentations, à nos croyances et éviter les informations qui nous perturbent.

Les neurosciences nous donnent des clés pour comprendre ces phénomènes. Notre cerveau est une formidable machine. C'est celle qui a permis à l'homme de devenir ce qu'il est, en particulier le cortex, qui nous permet d'imaginer et de penser, de réfléchir, d'élaborer, de nous projeter. Mais notre cerveau est surtout programmé pour notre survie. Et le bug humain, comme l'appelle Sébastien Bohler, dans un ouvrage récent, il a très bien expliqué ce système. Le bug humain en découle. Nous sommes mus par un circuit de la récompense. On comprend avec ce circuit de la récompense pourquoi les actions de long terme ne sont pas toujours privilégiées, d'où l'enjeu de redonner les commandes à notre cortex, d'où l'enjeu de reprendre les commandes pour se projeter sur des actions de long terme pour s'éloigner de ces actions vitales qui ne vont pas dans le sens du bien commun.

Il s'agit donc de former autrement à l'écologie pour dépasser les croyances et déjouer les biais d'une part, contribuer à initier une nouvelle relation entre l'homme et la nature d'autre part. De quoi avons-nous besoin ? De personnes qui agissent dans toutes les sphères socioéconomiques au service de la préservation de la biodiversité. D'après Fabienne Kazalis et Sylvie Granon, pour permettre une mise en action de tous, pour initier et pérenniser la création de projets proenvironnementaux, quatre facteurs pourraient être clé : l'implication émotionnelle, la motivation, l'influence du groupe social et l'apprentissage de nouvelles habitudes.

Une formation qui fonctionne cherche donc à mettre moins l'accent sur les connaissances et davantage sur la conscience, les émotions et les pratiques. Les neurosciences et les dernières avancées de la pédagogie nous montrent quelles sont les grandes dimensions d'une formation qui met en mouvement. Ces principes s'appuient aussi sur les apprentissages : des pratiques d'écologie profonde, de la psychologie de la conservation ou encore du design thinking. Si elles sont expérimentales, les apprenants sont unanimes pour témoigner de leur impact à accélérer la mise en mouvement.

Intégrer des sessions dans la nature permet de se familiariser avec les qualités essentielles de la biosphère de façon ludique. Ces pratiques donnent accès à une richesse sensorielle beaucoup plus grande et des expérimentations beaucoup plus vastes que ce qui pourrait avoir lieu dans une salle de classe. Elles relèvent aussi de la reconnexion à la nature. Redonner une place aux sensations peut être une opportunité d'appréhender son existence sensorielle comme l'un des éléments du vivant. Les participants se sentent reliés à la biodiversité par leur sens et moins enclins à vivre de façon déconnectée, ce qui peut être un des facteurs permettant de mettre en œuvre le changement de cap.

En allant encore plus loin, Arne Næss décrit ses expériences fusionnelles avec la forêt ou la montagne comme autant de déclencheurs de sa perception d'être un des éléments du vivant et non une entité séparée de la nature. Une formation qui propose aussi des moments où les émotions des participants ont toute leur place : émotion de gratitude pour la beauté du vivant et la joie que procure la nature, émotion de peine pour la perte des espaces naturels sauvages ou le déclin des espèces. On retrouve cette notion dans les pratiques du "travail qui relie", popularisé par Joanna Macy, docteure en philosophie et spécialiste du bouddhisme. Le fait de ne pouvoir exprimer ses émotions face à la situation dans laquelle nous, en tant qu'humains, nous trouvons, serait un des éléments qui créent un blocage inhibant l'action. Vivre ses émotions serait donc une étape pour dépasser cet état.

Induire un changement de perspective : c'est par exemple ce que peut produire l'effet de vision globale, expliquée notamment par l'ingénieur et écrivain Jean-Pierre Goux. Cet effet est ressenti par de nombreux astronautes après leur voyage dans l'espace. Il s'agit d'un choc cognitif qui se produit par la mise en perspective directe de la situation de la Terre dans l'espace. Il peut amener de vrais changements d'attitude, liés soit à l'émerveillement, soit à une perception nouvelle de la fragilité de la Terre, petit point bleu où s'épanouit la vie dans un vaste univers inhospitalier.

Mettre l'accent sur des moments où l'on se sent en lien entre participants et intégrés dans une communauté plus vaste qui nous dépasse. Tout d'abord, dans une formation, les participants peuvent se sentir reliés par les expériences vécues ensemble, les émotions, les sensations partagées. Les études montrent aussi que le changement de comportement est encore plus efficace lorsqu'il est porté par un sentiment d'appartenance à un groupe qui est perçu comme nécessaire et positif. C'est bien le cas du groupe de ceux qui agissent pour la préservation de la biodiversité.

Une fois ces changements de perception initiés, c'est le moment de mettre en action l'initiative des participants, chacun dans leur sphère socio-économique. Démarre alors une phase très concrète autour d'activités de codesign, de prototypage pour initier la mise en action des projets. Les participants commencent ainsi à s'engager dans des actions à mener. Ils pensent, imaginent et commencent à mettre en œuvre. Ce processus, une fois mis en marche, il est plus facile de continuer ces actions.

En conclusion, il paraît essentiel de former autrement à la biodiversité. Pour dépasser nos biais cognitifs, nos croyances, et se relier à la nature d'une nouvelle façon, pour mettre en œuvre des actions de préservation.