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Description

Richard Dumez, maître de conférences au Muséum national d'Histoire naturelle, évoque dans cette vidéo (10'49) les feux anthropiques dans le cadre d'une gestion de la biodiversité. Il revient sur l'histoire de ces pratiques à travers le monde puis évoque leurs intérêts sur un plan écologique. Il conclut en présentant les questions de recherche qui leur sont encore associées.

État

  • Labellisé

Langues

  • Français

Licence Creative Commons

  • Partage des conditions à l'identique
  • Pas d'utilisation commerciale
  • Pas de modification
  • Paternité

Mentions Licence

  • Sciences de l’Homme, Anthropologie, Ethnologie

Nature pédagogique

  • Cours

Niveau

  • Bac+2
  • Bac+3

Thèmes

  • Changements globaux
  • Ecosystèmes et biodiversité

Types

  • Grain audiovisuel

Mots-clés

biodiversité
Savoirs locaux, femmes et biodiversité dans les Mascareignes
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Changements et biodiversité chez les autochtones des forêts d'Afrique centrale
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Peuples autochtones et communautés locales en prise avec le changement
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Sociétés arctiques et subarctiques : adaptation et savoirs autochtones
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Changement climatique et cognition humaine
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Apprendre autrement la protection de la biodiversité
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Contributeurs

Richard Dumez

MNHN - Muséum national d'Histoire naturelle

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Richard Dumez, Maître de conférences, MNHN

Les feux anthropiques sont les feux réalisés par les hommes dans leur environnement naturel. Ils ont pour objectif de gérer des ressources naturelles.

Parmi tous les phénomènes, le feu est vraiment le seul qui puisse recevoir aussi nettement les 2 valorisations contraires : le Bien et le Mal comme le soulignait Bachelard. Il y a les incendies qui détruisent les forêts, les landes et parfois les habitations et font des victimes. Il y a aussi le feu qui réchauffe, le feu qui cuisine, que l’on utilise pour cuisiner. Il y a cependant ces autres feux, réalisés par les hommes dans leur environnement, ces feux anthropiques que certains qualifieront d’archaïques et néfastes, que d’autres considéreront comme utiles et bénéfiques.

Avec le feu anthropique le feu se fait feu outil. Il est propre à une société ou à un groupe social, il est ancré dans un territoire, dans son sol, dans son climat, dans sa géologie. Et on peut le trouver sous différentes latitudes, depuis les forêts tropicales jusqu’aux écosystèmes boréaux, en passant par les écosystèmes méditerranéens ou tempérés.

Il y a autour aussi une importante terminologie pour qualifier ces feux anthropiques. On va parler d’agriculture sur brûlis, d’abattis, de feux pastoraux, d’écobuage, etc. Derrière ces feux anthropiques il existe tout un corpus de pratiques et de savoirs que l’on va qualifier de locaux car ils sont spécifiques, justement, à ce triptyque société-territoire-écosystème. Les liens entre ces 3 éléments font que ces savoirs sont soumis au changement. Au changement des dynamiques sociales, mais aussi aux changements environnementaux, qui fait qu’ils vont se transformer, s’éroder, voire disparaître. Il faut cependant faire attention à l’écueil d’une idéalisation de cette pratique. S’il y a des feux maîtrisés, nourris d’une… riches de nombreux savoirs, il y a aussi des feux mal contrôlés, intentionnellement ou non, qui provoquent des incendies. Ou lorsqu’il y a une perte des savoirs, sur l’écosystème, sur les périodicités pour ces feux, ils vont s’avérer des éléments destructifs. Je vais brosser rapidement à travers quelques exemples le portrait de ces feux anthropiques. Et montrer qu’il existe une interaction forte avec l’environnement, entre les sociétés et cet environnement à travers ces pratiques.

Tout d’abord, en Amérique du Nord, à travers 2 exemples, celui des populations autochtones de Californie et les Anichnabés d’Ontario. Ces 2 exemples montrent que ces sociétés ont des connaissances très fines de leur écosystème. Par exemple les populations autochtones de Californie ont développé un savoir très précis, un savoir botanique sur les plantes de l’ensemble des écosystèmes où ils vivent. Ces savoirs botaniques sont importants, car les végétaux sont des matériaux premiers pour mettre en œuvre, pour travailler, pour tisser des vanneries qui sont au cœur du fonctionnement de leur société. Ils développent des pratiques et des savoirs pour favoriser la production et la disponibilité de cette ressource végétale. L’exemple qui est présenté ici est autour d’une graminée, Muhlenbergia rigens. Et par le feu, le feu agit un peu comme une taille qui va permettre la régénérescence de cette plante, stimuler la production de fleurs dont on va utiliser la tige en vannerie. Chez les Anichnabés, il s’agit là aussi de favoriser un cycle écologique où le feu va être ici utilisé pour entretenir l’ouverture de la forêt et favoriser le développement de buissons d’airelles et leur fructification.

Dans cette société les airelles sont un élément fondamental de l’alimentation. Une fois récoltées, elles vont être séchées pour être consommées ultérieurement. Ici, ces pratiques gestionnaires de ces populations autochtones structurent donc un cycle écologique. Les pratiques et les savoirs de ces populations se sont cependant progressivement érodés, voire ont disparu. Cela est dû historiquement aux bouleversements dus à la colonisation qui ont un impact fort sur les dynamiques sociales, hier et aujourd’hui, sur les modes de vie, sur les modalités de transmission des savoirs entre générations ou encore sur les modalités d’utilisation de l’environnement.

L’autre élément, par exemple en Amérique du Nord, a été aussi l’interdiction faite aux populations locales d’utiliser les feux parce que la forêt est devenue un espace sylvicole, d’exploitation sylvicole qui va accentuer l’érosion de ces savoirs.

Si l’on va maintenant en Australie à la rencontre des aborigènes Gagaju, eh bien on va avoir ici un exemple qui va nous permettre de démontrer la complexité des savoirs et l’ancienneté de certains de ces savoirs. Depuis plus de 30 000 ans, cette population locale a développé un ensemble de pratiques et de savoirs qui sont illustrés notamment par le calendrier que je vous présente ici. Ce calendrier montre la diversité des saisons qui sont ici construites en fonction de caractères sec, humide, froid, chaud, mais aussi l’ampleur et la précision des savoirs naturalistes de ces populations locales, à la fois botaniques et zoologiques. Ici, la floraison d’un arbre ou encore le son émis par un lézard vont même être des indicateurs écologiques qui vont permettre de signaler le début ou la fin d’une saison ou encore le moment propice pour réaliser une mise à feu.

Pour les Gagajus, le feu va avoir une vocation cynégétique. Il va servir à piéger ou à rabattre le gibier. Ou il va permettre de favoriser une pousse d’herbe qui va attirer le gibier. Il a aussi une vocation préventive. On va éliminer la litière, par exemple, sous les forêts d’eucalyptus, car cette litière lorsqu’elle s’accumule risque de propager les incendies car elle est extrêmement inflammable. Donc ici on a une vocation préventive. Comme pour les exemples précédents les savoirs des populations Gagajus ont été érodés ou transformés suite à la colonisation mais aussi par exemple aux déplacements de populations pour créer des parcs nationaux.

Cet exemple australien est aussi très intéressant pour illustrer les relations complexes qui existent entre les gestionnaires, qu’il s’agisse de gestionnaires d’espaces protégés ou d’espaces forestiers qui oscillent entre confrontations, voire conflits et coopérations. Cependant, en certains lieux, peu à peu se dessinent les bases ou du moins les éléments pour mettre en œuvre une cogestion qui associerait gestionnaires et populations locales. Cela se dessine à travers la reconnaissance du rôle du feu dans ces écosystèmes. Et progressivement si ce n’est la reconnaissance au moins une curiosité pour les savoirs des populations locales.

Il ne s’agit pas cependant de penser que la question des feux anthropiques est propre à des pratiques révolues ou est seulement exotique. Il existe des feux anthropiques en Europe, et j’ai eu l’opportunité de développer une recherche sur les feux pastoraux en Cévennes. Il s’agit d’une pratique pastorale récente qui s’est développée au cours du XXe siècle, au fur à mesure que la « déprise » agricole faisait son œuvre. Dans ce territoire de moyenne montagne qui a vu sa population active agricole diminuer, les pratiques agropastorales changer, voire même la nature des troupeaux se transformer, eh bien ces transformations ont eu pour conséquence, une conséquence, un phénomène d’embroussaillement. C’est-à-dire que les fougères, les ronces, le buis, ou encore les pins, progressivement envahissent les pâturages et font disparaître l’herbe nécessaire au fonctionnement des élevages. Compte tenu du relief et de leur enrochement des pâturages, il n’est pas envisageable pour les populations locales de mettre en œuvre une mécanisation du débroussaillement et de fait, le feu apparaît, comme le souligne un éleveur, un moindre mal pour entretenir et gérer les pâturages. Par ce feu, il s’agit d’éliminer les buissons et les herbes sèches qui vont empêcher l’herbe de pousser. Mais qui aussi empêchent les animaux d’accéder à cette herbe. Ce feu est ancré dans le savoir local des paysans. Il tient compte du vent, des précipitations, qu’il s’agisse de neige ou de pluie, de la pente, mais aussi de la température et de l’humidité du sol et de l’air. Et de fait il s’agit d’un savoir qui est attaché à chaque parcelle. Ce feu, pastoral cévenol, s’inscrit dans un contexte particulier. Il est en quelque sorte pris entre deux feux. Entre la question et les enjeux de la conservation de la biodiversité, qui est portée localement par le parc national des Cévennes. Mais aussi les risques liés aux incendies estivaux du pourtour méditerranéen. On peut alors s’interroger sur la place de ces feux pastoraux dans un tel contexte. Et ce que l’on constate c’est que se dessine en quelque sorte une convergence des objectifs de ces 3 acteurs. Évidemment le feu pastoral permet à l’éleveur d’obtenir de l’herbe pour son troupeau au printemps.

Mais en éliminant les broussailles, en maintenant ces milieux ouverts, il favorise des paysages, une certaine biodiversité qui intéresse le parc national des Cévennes. Et aussi les espaces qui sont brûlés l’hiver ne brûleront pas l’été et constituent d’excellents coupe-feux pour les sapeurs-pompiers.

Ce que ces exemples soulignent, c’est que les feux anthropiques peuvent rendre des services à l’homme. On l’a vu, ils permettent de gérer des ressources naturelles de manière directe — on l’a vu avec les airelles ou encore des ressources végétales pour la vannerie — mais aussi de manière indirecte, c’est le cas du feu pastoral qui va permettre de favoriser la production d’herbe pour le troupeau. Mais aussi le feu qui va produire de l’herbe pour attirer le gibier. Ces feux anthropiques sont aussi de plus en plus utiles pour les gestionnaires d’espaces naturels. Ils permettent d’une part de contribuer à la prévention des risques d’incendie. Mais ils peuvent permettre d’entretenir certains écosystèmes, certains paysages dont on veut préserver la biodiversité.

Cependant, il demeure un paradoxe, c’est que l’intérêt pour les feux est souvent déconnecté d’une reconnaissance des savoirs détenus par les populations locales. Je le rappelle, si tous les feux ne sont pas bons, il en existe quelques-uns, il en existe qui peuvent être bénéfiques.

Dans le contexte actuel de changements sociétaux et de changements environnementaux, ces savoirs évoluent, se transforment, mais aussi disparaissent.

Il importe donc de les étudier, et de réfléchir de quelle manière ils peuvent constituer de possibles outils de gestion.