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Description

Jean Merckaert, rédacteur en chef de la « Revue Projet », explique dans cette vidéo (10'35) pourquoi la représentation du "doughnut" est souvent utilisée quand on parle des Objectifs de Développement Durable (ODD). Il décrit ce que serait un espace "juste et sûr pour l'Humanité" et montre l'ampleur du défi, qui invite notamment à réduire fortement les inégalités.

Niveau

  • Bac+2
  • Bac+3

Langues

  • Français

État

  • Labellisé

Thèmes

  • Objectifs de Développement Durable
  • Institutions, acteurs, sociétés et territoires

Licence Creative Commons

  • Pas de modification
  • Partage des conditions à l'identique
  • Paternité
  • Pas d'utilisation commerciale

Nature pédagogique

  • Animation
  • Cours

Types

  • Grain audiovisuel

Mots-clés

HumanitéODDobjectifs de développement durabledoughnut
Une vision commune du futur de l’Humanité
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L’épuisement des ressources naturelles et le dérèglement des grands cycles terrestres
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Inégalités mondiales : où en sommes-nous ?
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Résilience, adaptation et vulnérabilité aux changements globaux
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Trois éléments saillants distinguant les ODD dans l'histoire du développement
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Les ODD : un cadre de transformation et des arbitrages
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L'Accord de Paris sur le climat et les Objectifs de Développement Durable
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Contributeurs

Jean Merckaert

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Le "doughnut", entre plancher social et plafond écologique

Jean Merckaert, Rédacteur en chef de La Revue Projet
 

Je vais vous parler de la question politique peut-être la plus importante qui soit, c'est le cap que se donne notre humanité. La question n'est pas légère, avouons-le. Pour nous aider à faire passer cela, nous mobiliserons ce trésor de la gastronomie américaine, le doughnut. Je vais y revenir, mais d'abord, quel cap se donne officiellement l'humanité ?

En 2015, les pays du monde entier se sont mis d'accord - c'est assez rare pour être souligné -pour adopter les Objectifs du Développement Durable, les ODD. La grande différence avec ceux qui précédaient, les Objectifs du Millénaire pour le Développement, c'est que l'on cesse de traiter séparément lutte contre la pauvreté et protection de la planète. Ce qui a été moins souvent relevé, c'est que la symbolique aussi a changé. D'une liste en file indienne, on est passé à un cercle, ou plutôt à une roue. Or, derrière cette évolution apparemment sibylline, c'est potentiellement à une petite révolution que nous assistons. Cette révolution, on la doit largement à une Britannique, une ancienne du PNUD et d'Oxfam au nom à peu près imprononçable pour les Français, Kate Raworth, sauf qu'elle ne prétend pas réinventer la roue, elle parle du fameux doughnut. Il semblerait que cette image du doughnut ait beaucoup circulé lors de la négociation des ODD et ne soit pas pour rien dans la forme choisie pour les symboliser. Depuis, Kate Raworth en a fait un livre, "L'économie du doughnut".

De quoi s'agit-il ? Pour comprendre l'intérêt de cette image, rappelons brièvement d'où on vient. Le débat public et nos imaginaires sont fortement façonnés par un discours dominant : il faut accélérer la croissance et d'elle, dépendent nos emplois et la lutte contre la pauvreté. La croissance est finalement le remède de tous nos maux. Dans cette perspective, les enjeux écologiques sont perçus comme des effets secondaires. Les économistes parlent d'externalité. Dans ces conditions, un seul mot d'ordre : croissance à tout prix, et éventuellement, on corrige les externalités. Pourtant, on connaît la formule de Kenneth Building : "Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini, est soit un fou, soit un économiste". La révolution du doughnut, c'est d'arrêter de se comporter comme des fous. C'est de prendre au sérieux la finitude de la planète, de regarder en face les avertissements des scientifiques quand ils nous disent qu'il sera bientôt trop tard. Au lieu de faire tourner l'économie et de regarder ensuite les effets écologiques pour tenter de les corriger, c'est de regarder d'abord les limites planétaires à ne pas dépasser et d'organiser ensuite l'activité humaine en fonction. L'idée n'est pas nouvelle, on se souvient du rapport Meadows en 1972, "Les limites de la croissance", sauf qu'aujourd'hui, elle est prise au sérieux par une majorité de scientifiques.

Quelles sont ces limites à ne pas dépasser, pour que notre petite planète reste hospitalière à la vie humaine ? C'est la question que se sont posée Rockström, Steffen et quelques autres scientifiques. Ils ont dégagé neuf limites planétaires, neuf frontières à ne pas dépasser, qu'ils ont décrites dans la revue Science en 2009, puis actualisées en 2015. On peut les citer rapidement : le changement climatique, l'acidification des océans qui s'ensuit par l'absorption du CO2, l'érosion de la biodiversité, les changements dans l'occupation des sols avec la déforestation et l'urbanisation, la consommation d'eau douce, les cycles de l'azote et du phosphore, la charge atmosphérique des aérosols qui peut modifier le régime des pluies, la destruction de l'ozone atmosphérique, et enfin les diverses pollutions, nucléaires, plastiques et chimiques. Neuf frontières qui ne sont pas sans lien entre elles. Une forêt primaire rasée, ce sont des espèces qui disparaissent, mais aussi un puits de carbone qui disparaît, ce qui contribue au dérèglement climatique et à l'acidification des océans. Parmi les neuf frontières, les scientifiques en ont identifié deux, le climat et la biodiversité, qui sont encore plus importantes que les autres, car les dépasser mènerait le système terrestre dans un état nouveau dont on ne sait pas s'il sera encore propice à la vie humaine.

Où en sommes-nous de ces neuf limites ? Pour deux dimensions, les scientifiques ne savent pas encore mesurer où se situe la limite. Pour les autres, nous sommes clairement dans le rouge, en ce qui concerne la biodiversité. En Allemagne, la population des insectes a été divisée par quatre en 25 ans. On est aussi dans le rouge pour ce qui est du cycle de l'azote. Les plantes sont incapables d'absorber les 120 millions de tonnes d'engrais qu'on injecte par an, qui finissent dans les eaux souterraines. Nous approchons dangereusement de la zone rouge également en ce qui concerne le climat et l'usage des sols. La seule bonne nouvelle, c'est la couche d'ozone que nous avons réussi à protéger en interdisant certains liquides refroidissant, mais ce n'était peut-être pas le plus difficile.

Tout ceci dessine un cercle, une sorte de plafond écologique. Les Amis de la Terre parlent d'espace écologique, mais une telle représentation suscite des réactions, du type : "Vous êtes bien gentil, mais des milliards d'êtres humains manquent du strict nécessaire pour vivre dignement, alors vos problèmes écologiques, on s'en occupera, mais après". S'il faut choisir entre besoins humains et préservation de la planète, on va dans l'impasse. Il s'agit donc de penser le développement humain dans les limites de la planète. Pour figurer cet impératif, Kate Raworth dessine un second cercle à l'intérieur du premier. Ce petit cercle, ce sont 11 objectifs sociaux qu'elle a identifiés lors des travaux préparatoires aux ODD. C'est la santé, l'éducation, l'accès à l'eau potable, à une alimentation, l'égalité hommes-femmes, etc. Comme chacun sait, nombre d'entre eux sont loin d'être satisfaits. On peut penser aux 800 millions de personnes qui continuent de souffrir de la faim dans le monde, et aux millions de personnes qui n'ont pas accès à l'eau potable.

Au total, nous avons ce doughnut qui figure un plancher social et un plafond écologique. C'est dans cet espace que Kate Raworth appelle "juste et sûr pour l'humanité", qu'il nous faut évoluer. On ne vise plus le toujours plus de la croissance, mais l'équilibre. L'image a le mérite de la simplicité, et on peut imaginer qu'elle fasse consensus. Il n'y a plus qu'à, me direz-vous ! Mais c'est ici que le bât blesse, car quand on demande à Kate Raworth : "Y a-t-il un seul pays dont la population vit au-dessus du plancher social et qui vit en dessous du plafond écologique ?" La réponse est non. Une autre image permet de le visualiser, que j'emprunte à Aurélien Boutaud. Quand on croise l'empreinte écologique de chaque pays, qui est une autre façon de mesurer le plafond écologique, et l'indice de développement humain, qui est une autre façon de mesurer le plancher social, on voit que certains pays ont un indice de développement humain assez élevé, mais qu'il faudrait plusieurs planètes pour généraliser leur mode de vie. Inversement, d'autres pays vivent de façon viable sur le plan écologique, mais leur population connaît de très graves problèmes sociaux. En revanche, la case qui remplit les deux critères est vide.

Le défi est inédit pour notre humanité. Il doit nous rendre bien modestes, car bien malin qui pourrait dire avec certitude la façon dont nous le surmonterons. C'est bien un nouveau modèle qu'il faut inventer, mais une chose est claire, ce sont les plus riches qui crèvent le plafond écologique. On sait qu'il faudrait plusieurs planètes pour généraliser le mode de vie occidental. Concrètement, ça veut dire qu'un tiers du problème de l'azote est lié à la seule consommation de viande et de produits laitiers de l'Union européenne. Près de la moitié des émissions de CO2 est le fait des 10 % les plus riches de la planète. En France même, l'empreinte écologique des 10 % les plus riches est trois fois plus grande que celle des 10 % les plus pauvres. De tout cela, on peut tirer une conclusion assez claire. Les inégalités que nous connaissons sont incompatibles avec l'espace juste et sûr pour l'humanité. Il faut plafonner la richesse en haut de l'échelle sociale si on veut que les autres puissent vivre dignement. En un sens, c'est plutôt une bonne nouvelle. La réduction des inégalités peut nous rapprocher à la fois du plafond écologique et du plancher social. De fait, nos sociétés n'accepteront jamais une révision radicale de leur mode de vie si une minorité continue de se gaver. La réduction des inégalités est aussi une condition de possibilité de la transition écologique.

Même si le doughnut n'est peut-être pas l'image la plus heureuse, car elle renvoie l'image de la malbouffe et d'une société américaine très inégalitaire, la symbolique des ODD invite non plus à une économie de la croissance, de la concurrence, mais à une économie du partage, à ce que nos pays, et les plus riches dans nos pays, vivent plus simplement, pour que d'autres puissent simplement vivre, comme disait Gandhi. Vivre plus simplement pour que d'autres puissent simplement vivre, c'est à cette révolution-là que nous appellent les Objectifs du Développement Durable.