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Description

Henry Ollagnon, professeur émérite à AgroParisTech, présente dans cette vidéo l'approche patrimoniale dans le cadre du défi de la gestion du vivant. Il en rappelle l'origine en soulignant que la complexité des enjeux rencontrés requiert désormais une observation de la qualité "complète" du vivant. Il termine en montrant en quoi et jusqu'où l'espace de patrimonialité peut contribuer à maintenir cette qualité.

Contexte

Cette vidéo fait partie de la semaine de cours "Déploiement de l'ingénierie écologique" du MOOC Ingénierie écologique.

Restaurer des écosystèmes dégradés, dépolluer des milieux, créer des continuités écologiques, développer une agriculture plus respectueuse de l'environnement, sont autant de défis qui se posent aujourd'hui à nous. Pour y répondre, de plus en plus de réflexions et de pratiques se tournent vers l'ingénierie écologique, solutions que l'on dit "basées sur la nature". Ce MOOC vous propose d'en découvrir les fondements, les enjeux, les outils, les acteurs ainsi que les conditions de mise en œuvre.

Niveau

  • Bac+3
  • Bac+4
  • Bac+5

Langues

  • Français

État

  • Labellisé

Thèmes

  • Ecosystèmes et biodiversité
  • Institutions, acteurs, sociétés et territoires

Licence Creative Commons

  • Pas de modification
  • Partage des conditions à l'identique
  • Paternité
  • Pas d'utilisation commerciale

Nature pédagogique

  • Cours

Types

  • Grain audiovisuel

Mots-clés

gestion du vivantpatrimonialité
Écologie politique et ingénierie écologique
Écologie politique et ingénierie écologique
Le droit et l'ingénierie écologique : une approche par le prisme de la restauration écologique
Le droit et l'ingénierie écologique : une approche par le prisme de la restauration écologique
Questions économiques autour de l'ingénierie écologique
Questions économiques autour de l'ingénierie écologique
Le génie écologique et l'entreprise
Le génie écologique et l'entreprise
Introduction aux enjeux de la comptabilité socio-environnementale des organisations
Introduction aux enjeux de la comptabilité socio-environnementale des organisations
Anthropologie et ingénierie écologique : quelle place pour les savoirs écologiques traditionnels ?
Anthropologie et ingénierie écologique : quelle place pour les savoirs écologiques traditionnels ?
Éthique de l'ingénierie écologique
Éthique de l'ingénierie écologique

Contributeurs

Henry Ollagnon

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L'approche patrimoniale de la gestion du vivant

Henry Ollagnon, Professeur émérite à AgroParisTech

 
Comment vous présenter l'approche patrimoniale en quelques minutes ? L'enjeu est immense, nous subissons une évolution préoccupante, l'humanité agit sur le vivant, elle commence à s'en rendre compte au niveau intime et planétaire. L'homme en tant qu'être vivant dans ce milieu naturel, artificiel et humain qu'est la biosphère s'inquiète pour sa santé, son alimentation, son habitat, son mode de vie, sa sécurité et son développement. De grandes crises contemporaines ne peuvent pas nous laisser dans l'expectative, il faut agir, mais comment ? Pour moi, nous sommes devant le défi de la gestion du vivant.

Le vivant, c'est quoi ? C'est ce qui vit, c'est ce qui concourt à la vie, c'est ce qui s'organise pour vivre, c'est ce qui se maintient et s'adapte pour vivre. La gestion, en latin gerere, porter sur soi, mener, s'occuper de ses affaires. La gestion effective du vivant, effective, c'est ce qui existe, c'est ce qui se constate dans les faits. La gestion du vivant est au cœur de l'action humaine, de son adaptation, au cœur de nos modes de connaissance et d'action, de nos valeurs, de nos façons d'être et d'agir. L'approche patrimoniale vise la recherche des conditions et des moyens d'une meilleure gestion effective du vivant.

D'où vient-elle ? L'approche patrimoniale est le fruit d'une démarche, d'un questionnement multidisciplinaire autour des sciences du vivant, la biologie et l'écologie, les sciences politiques, les sciences économiques et des pratiques qu'elle concourt à organiser. C'est aussi le fruit d'une recherche intervention menée au cœur de l'État, de l'État français, pour l'adaptation des politiques publiques de gestion du vivant, notamment de la gestion des espèces, des ressources, des milieux naturels, puis bien au-delà, la gestion des territoires, la gestion des crises, l'adaptation des projets complexes, l'adaptation stratégique, l'ingénierie générer des projets complexes, pardon, l'adaptation stratégique des gestionnaires du vivant et du développement durable. Elle procède aussi de l'écoute de l'expertise des multiples acteurs mobilisés lors de ces interventions, faire de la recherche opérationnelle des conditions et des moyens, d'une meilleure gestion de la qualité du vivant, du point de vue des gens qui devaient la vivre. Elle s'est appuyée sur des acteurs qui étaient confrontés à des situations ou à des problèmes qui échappent à des approches standards de la connaissance et de l'action. Et c'est leur caractère complexe qui a conduit à les qualifier de façon spécifique, d'où une typologie stratégique, des problèmes mono acteurs qui sont considérés comme non complexes, ce sont ceux qu'on vit tous les jours, ce n'est pas là que s'est développée l'approche patrimoniale, des problèmes bi ou oligo acteurs, où quelques acteurs peuvent se réunir autour d'une table, on trouve leurs méthodes aussi. Par contre, il existe des problèmes intrinsèquement complexes et multi acteurs qui relèvent de la recherche des conditions et des moyens d'une gestion négociée de la qualité totale, c'est ceux-là qui vont faire l'objet de la démarche patrimoniale.

D'abord il y a une crise des grandes approches universalistes, l'écologie, l'économie, la science politique dans leur application à la gestion de ces problèmes. Si je prends l'exemple de ce qui s'est passé dans la nappe phréatique d'Alsace il y a plus de 40 ans, là où l'approche patrimoniale a connu ses débuts, une goutte d'eau présentée à cent alsaciens tirés au hasard, va être perçue, tantôt comme une ressource pour les tenants de l'approche économique, comme un milieu de vie pour les tenants de l'approche écologique, comme un objet de gestion socio politique pour les tenants de l'approche politique. En fait, c'est la même goutte d'eau et les approches universalistes de la connaissance et de l'action, elles promeuvent un certain nombre de dimensions, des univers, des valeurs, des objets, des entités qui ont leur propre valeur et leur propre logique, mais qui sont de nature totalement différente, qui ne se rencontrent pas et qui en fait, ensemble, au lieu de s'enrichir, vont constituer un mode standard de réduction légitime du complexe pour construire des solutions qui iront à tout le monde, mais pas à la situation particulière que nous avons étudiée.

Ces approches, elles sont nécessaires, mais elles ne permettent pas de s'accorder sur la qualité complète du vivant. En fait, l'enjeu qui est révélé par ces problèmes et leur existence réelle, c'est la complexité. La complexité, ce qui fait un, c'est ce qui tissé entre. La complexité, c'est l'interaction, l'intégration généralisée, c'est l'émergence dans des entités ou des totalités plus ou moins consistantes, qui sont caractérisables par des propriétés globales émergentes que nous appelons des qualités, c'est aussi une influence réelle ou potentielle, multiniveaux, de tous les éléments et acteurs en interaction dans une situation complexe.

Comment aborder la complexité ? Un outil nous permet d'avancer pour aborder le complexe, c'est la notion de système telle que la définit Ludwig von Bertalanffy en 1937. Le système, c'est un ensemble d'éléments en interaction qui forment un tout d'un point de vue donné. La gestion effective de la qualité du vivant peut s'appuyer sur une conception systémique avec des entités naturelles, artificielles et humaines qui vont former des systèmes qualité au sein desquels vont se déligner des systèmes d'action, des complexes multi acteurs, qu'on appellera systèmes d'action et qui vont se donner des objectifs de gestion de la qualité, des règles pour obtenir cette qualité et des méthodes pour les réactualiser. Mais ce que l'on constate, c'est qu'en fait cette première approche systémique telle que l'a perçue Bertalanffy bloque très rapidement sur sa nature épistémologique. Bertalanffy considère que le système existe en soi, il procède d'une épistémologie réaliste. D'autres vont le critiquer très rapidement en disant que non, le système n'est que dans la tête, n'est pas dans le réel observé, il est dans le réel observant. Et on n'arrive pas à conclure.

Et bien nous, nous allons prendre une autre voie, une épistémologie que j'appellerais systémique et stratégique, c'est-à-dire que le système, c'est une adéquation entre le réel observé et le réel observant pour un acteur donné face à un problème donné et on aura là la notion de boucle systémique. Et dans un problème complexe et multi acteur, de nombreux acteurs vont interagir, de nombreux problèmes vont interagir, de nombreuses approches vont interagir et la question, c'est quel est le problème des problèmes par lesquels on peut traiter tous les problèmes.

Et l'objet de l'approche patrimoniale, ça va d'abord être une question d'intelligence stratégique, qui est l'observation de ces boucles systémiques et de la capacité à se connecter avec une méta-boucle que nous appelons la boucle des boucles. La question qui va être posée du coup, si nous revenons à la question de la qualité du vivant, c'est qu'il ne s'agit pas d'observer la qualité du vivant comme ça, sans la définir. La qualité intrinsèque du vivant en fait, nous allons observer la qualité totale du vivant. La qualité totale, ou qualité complète, c'est la qualité qui va prendre en compte toutes les dimensions qui sont en jeu, c'est-à-dire elle sera à la fois qualité intrinsèque du vivant, qualité des relations de chacun des acteurs à cette qualité intrinsèque et la qualité des relations des acteurs entre eux par rapport à la qualité intrinsèque. L'expérience montre qu'on y arrive, mais je ne veux pas insister là-dessus, je vais me placer sur un autre plan maintenant, c'est de dire qu'en fait, une autre question est posée, c'est cette qualité totale, comment se maintient-elle ? Faut-il l'ignorer ? Elle se dégrade, on la laisse être dégradée ? Est-ce qu'il faut gendarmer pour réduire la liberté, pour la protéger ?

Ces deux approches ne sont pas réalistes. Pour moi, première hypothèse, c'est que la qualité se maintient, n'existe que si elle se maintient, nous exerçons une pression anthropique sur la nature, il faut exercer une contre-pression néganthropique pour la maintenir. Est-ce qu'on a les moyens ? Est-ce qu'il existe quelque part les moyens de mobiliser cette contre-pression ? Oui, c'est dans l'espace de la patrimonialité. Nous avons dans tout un tas de champs de notre vie des prises en charge anthropiques, néganthropiques pour maintenir la qualité de la vie qui nous intéresse. La question qui est posée ici, c'est qu'il faut un titulaire adapté et des relations adaptées. Or nous sommes devant des réalités qui passent de l'intime au planétaire et la question qui est posée, c'est de réfléchir à ces titulaires. Il existe dans l'histoire du droit trois types de titulaires patrimoniaux : le titulaire individuel, le titulaire collectif et le titulaire commun. Avant d'aborder ces titulaires, je vais d'abord définir cette notion patrimoniale.

Le patrimoine, c'est quelque part une ontosphère entre nous et le monde, une ontosphère qui va de l'intime au planétaire, et nous pouvons donner une définition systémique du patrimoine. J'en donne une : c'est l'ensemble des éléments matériels et immatériels qui est centré sur un titulaire et qui concourt à maintenir son identité et son autonomie par adaptation dans le temps et dans l'espace d'un univers évolutif. C'est une définition systémique et stratégique. Systémique, c'est-à-dire qu'elle renvoie à l'ensemble cette ontosphère, comment un élément rentre dans cette sphère et elle en sort, et stratégique parce qu'elle sert à des fins, elle sert à des fins que nous, nous avons beaucoup de difficultés à approfondir, mais que nous observons, c'est des fins stratégiques.

Donc la question qui est posée, c'est : quel est le titulaire adapté pour prendre en charge la qualité du vivant ? La modernité dans la construction de la pensée universaliste, scientifique, économique et juridique, va privilégier des objets isolables stables et des relations causales si possible, je ne veux pas aller trop loin dans le détail, mais elle conduit en fait à faire en sorte qu'on va privilégier les titulaires appropriatifs, les individus et les collectivités et dans ces espaces appropriés, chacun prend en charge ce qui revient de sa patrimonialité. Or, ce que nous avons vu tout à l'heure, c'est que le vivant est interactif, il interagit, il est complexe, et donc il s'agit de prendre en charge cette complexité en tant que telle, dans la mesure où elle traverse les catégories de la pensée universaliste, elle traverse l'appropriation privée, l'appropriation publique. Et là, nous sommes confrontés à un autre type de titulaire que je vais appeler le titulaire commun, qui est un quasi-titulaire qui est formé par des acteurs qui sont à la fois micro macro acteurs par rapport au problème à gérer. Ce bien, il surgit par rapport au problème à gérer, il disparaît avec le problème à gérer, et quand le problème est à gérer, ce titulaire se constitue pour le prendre en charge. Donc la question qui est posée, aujourd'hui ce sont les processus de titularisation, patrimonialisation de la qualité du vivant et pour cela, nous avons un certain nombre de recommandations, notamment des langages, des procédures de facilitation, des méthodes de gestion par émergence de gestion systémique et stratégique et adaptative, des modes d'intelligence stratégique et des institutions, ou des instances, de gestion.